Les mains des grottes : une question de bon sens
Les préhistoriques étaient des gens comme vous et moi, dotés d'un solide bon sens. Ce n'est pas parce que leur écriture nous était, jusqu'ici, incompréhensible, que leur pensée était différente de la nôtre. Nous ne pouvons comprendre cette écriture que si nous pensons qu'ils étaient semblables à nous, ou plutôt, que si nous pensons que nous sommes semblables à eux.
L'autre est un autre moi-même. Il ne m'est pas étranger.
Les préhistoriques sont nos ancêtres directs. Les ressemblances entre eux et nous l'emportent sur nos différences. D'où il résulte que, à quelques ajustements près, nous devons parvenir à les lire.
C'est ce que ce livre s'attache à faire.
Nous en prendrons pour exemple ces très nombreuses mains qu'ils ont apposées sur les parois de leurs universités où ils consignaient leurs observations.
Pas de sanctuaire ici, pas de temple ou de chapelle, fût-elle quarte, quinte ou septime, pas de communication avec quelque monde des esprits au-delà de la paroi, mais des amphis où on débattait, au tableau, des théories qui agitaient l'intelligentsia du moment (nous en apporterons plusieurs preuves).
Le freudien a une approche génitale qui s'oppose à l'approche orale des préhistoriens (l'art pariétal pour la chasse) ou anale : Henri de Lumley in "L'Homme premier", page 171, à propos du "Faon aux oiseaux" du Mas d'Azil, voit "un bouquetin qui relève la queue et laisse sortir une crotte qu'un petit oiseau becquète", là où tous ses confrères voient, aujourd'hui, une mise bas, c'est-à dire que la crotte en question ne peut être que la symbolisation - étrange, comme dans le rêve - d'un faon, et, ici, de jumeaux). Les préhistoriens, aujourd'hui, voient donc un animal impubère (le Faon) qui met bas deux ovipares, ce qui est bien évidemment absurde, et évoque irrésistiblement nos rêves, tant par la forme que par le contenu .
Mains "négatives"
Grotte du Pech Merle - Domaine public
Pour le psychologue freudien, convaincu que le préhistorique est d'une grande modernité, un autre lui-même, rien d'absurde là-dedans. Nous nous en expliquerons dans la rubrique suivante, qui est consacrée au "Faon aux oiseaux" du Mas d'Azil.
Revenons à ces mains.
L'allaitement total est la clé de la démographie préhistorique
Aujourd'hui encore, les enfants perdent leurs dents "de lait" vers 6 ans. Il n'est pas absurde d'envisager qu'aux temps préhistoriques (depuis 2 500 000 ans jusqu'à la confection de bouillies à la sédentarisation), l'allaitement était TOTAL ; c'est la confection de bouillies, grâce à l'agriculture, qui explique l'explosion démographique que les préhistoriens constatent à la sédentarisation : l'espèce humaine passe alors de 3 000 000 d'individus à 100 000 000 en cinq mille ans, (x 30) à cause du sevrage précoce ; c'est donc une évolution culturelle (contrairement à l'explication ignoble que suggère Yves Coppens in "L'odyssée de l'espèce") qui explique que l'espèce humaine est devenue, aujourd'hui, invasive (nous sommes passé de 100 000 000 d'individus à 8 000 000 000 (x 80) les cinq mille années suivantes).
-10 000 : 3 000 000
-5 000 : 100 000 000
aujourd'hui : 8 000 000 000
La science moderne nous apprend que la femme n'est pas fécondable tant que l'allaitement est TOTAL, ce que les préhistoriques ignoraient, bien évidemment ; on est tout surpris de ne pas trouver cette explication sous la plume des préhistoriens ou des médecins...
Mains positives, mains négatives et mains "mutilées"
Il n'est donc pas absurde d'envisager qu'en ces temps merveilleux une femme ne pouvait avoir, au grand maximum, que cinq enfants au cours de sa vie, entre 12 et 42 ans (soit un enfant tous les 6 ans).
Une telle éventualité était donc rare et exceptionnelle.
Il n'est pas déraisonnable d'imaginer qu'une telle mère, surinvestie, était invitée à immortaliser ce fait sur les parois des grottes : des mains "positives" pour cinq garçons, des mains "négatives" pour cinq filles (ou l'inverse).
Une explication nouvelle, plausible et pleine de bon sens.
Les mains "mutilées" : la détresse des mères
qui ont perdu un enfant est universelle
Au-delà de la célébration de la vie, l'art rupestre pouvait aussi témoigner de la perte. Les mains "mutilées", avec des doigts manquants ou partiellement représentés, étaient peut-être une expression de deuil.
Chaque "mutilation" symbolisait probablement un enfant décédé précocement, le sexe et l'âge approximatif du décès étant encodés dans la représentation des doigts (il appartient aux artistes de nous expliquer le procédé technique extrêmement expressif - nous avons là l'expression visuelle de la douleur, d'un affect - qui a fait dire à des préhistoriens névrosés qu'il s'agissait de mutilation).
Il ne s'agit pas ici d'une hypothèse - et encore moins d'interprétation -, mais d'une explication pleine de bon sens, fondées non pas sur des concepts abstraits, mais sur les affects vraisemblables des mères endeuillées.
Dans cette approche, les mains d'enfants (ou même de nourrissons) peuvent s'expliquer si l'enfant (ou le nourrisson) est le dernier né d'une mère elle même décédée avant d'avoir pu laisser trace de son passage.
On attend avec intérêt les arguments de ceux qui ne savent pas ce qu'est l'art pariétal mais qui savent ce que ce n'est pas et qui réfuteront cette explication.
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Cette approche génitale contredit une fois encore Henry de Lumley qui écrit, page 167 : "L'hypothèse d'un art en relation avec la fécondité est aussi impossible à soutenir" ; nous verrons tout au long de ce livre que cet art ne parle que de ça (de façon étrange, certes ; mais si on lui applique les ajustements nécessaires tirés d'un solide bon sens, tout devient limpide, comme nous le verrons dans la rubrique suivante, qui est consacrée au "Faon aux oiseaux" du Mas d'Azil).
"Grotte des mains mutilées" (José-Manuel Benito - Domaine public)
Grottes de Gargas
Que des préhistoriens non analysés (trop long, trop cher, sans, intérêt, pas le temps) concluent à une mutilation ou disent que "Nous ne saurons jamais" peut se comprendre, mais que dire des psychanalystes qui donnent leur langue au chat ? La détresse d'une mère endeuillée n'a rien à voir avec la castration (qui mutile "théoriquement" ces mères en détresse), ici la mutilation des doigts. Nos psychanalystes n'ont-ils jamais rencontré cette problématique dans leur pratique ?
Pour le préhistorien ou pour le psychanalyste, le préhistorique est trop souvent dépourvu d'affect.
Pour le psychologue freudien l'art préhistorique n'exprime que des affects ; d'ailleurs, l'art peut-il exister sans affect ?
Si on refuse les affects, il faut conclure que ces représentations n'ont rien à voir avec l'art !
On trouverait difficilement un affect dans la littérature sur l'art préhistorique...
De la théorie fumeuse, inhumaine. Des concepts sans affects.
Cette psychanalyse-là n'est pas freudienne.
Ce qui est remarquable, sur les parois, c'est que le concept et l'affect sont liés.
Ils sont liés indissociablement, comme dans le rêve. C'est ce qui explique le côté hallucinatoire de cet art. C'est ce qui fait que cet art est hallucinatoire pour nous, aujourd'hui, car, pour nous, aujourd'hui, à l'état de veille, le concept et l'affect sont déliés, alors qu'à l'état de sommeil, ils ne le sont pas (ils sont, à nouveau, liés).
Il semble qu'en ce temps-là, à l'état de veille, ils ne l'étaient pas.
Cette différence
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Ce qui est remarquable, c'est que pendant 26 000 ans, les sexes sont, en général, absents (il faut d'abord rendre compte du général avant de s'essayer à comprendre le particulier ; toute autre méthode est vouée à l'échec ; c'est pourquoi, tout au long de ces trois cents pages, nous nous en tiendrons au général et ignorerons superbement les contre exemples que des esprits pervers et obtus - nous en verrons un exemple lorsque nous étudierons le livre de Jean-Loïc Le Quellec sur "L'homme de Lascaux et l'énigme du puits" - ne manqueront pas de nous opposer).
Tout se passe comme si la partie du psychisme commune à toute l'humanité (la phylogenèse) ne tenait pas compte de la sexualité (cela demande à être corroboré et sera peut-être infirmé ; nous verrons bien).